polymédication

Consommer trop de médicaments peut nuire gravement à la santé !

Thomas Vogel, gériatre aux Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, nous explique les risques liés à la consommation de plusieurs médicaments, notamment pour les personnes âgées.

Le Professeur Thomas Vogel, gériatre aux Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, nous explique les risques liés à la consommation de plusieurs médicaments, notamment pour les personnes âgées.
Chaque année, 130 000 hospitalisations et 7 500 décès de personnes de plus de 65 ans seraient liés à cette polymédication. Ses conseils pour éviter et reconnaître ces risques.

De nombreuses études alertent sur les risques encourus par les patients qui prennent plusieurs médicaments, particulièrement les personnes âgées. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

«En institution, on estime qu’un patient de plus de 80 ans prend en moyenne 8 à 10 molécules par jour ! Quand on sait qu’au-delà de 4 molécules prises ensemble on augmente le risque de chutes et qu’on ne contrôle plus leur métabolisation hépatique (transformation par le foie), on comprend mieux que 10 à 20% des personnes âgées qui se retrouvent aux urgences soient victimes de ces effets indésirables médicamenteux.»

Comment les médecins peuvent-ils réduire ces risques au moment de la prescription ?

«Il faut hiérarchiser les prescriptions en fonction du bénéfice/risque encouru par le patient et toujours penser à ne pas nuire à sa santé («primum non nocere»). Soigner certains « bobos » peut faire courir un risque vital du fait des effets indésirables associés et de possibles interactions entre les médicaments. Face à certains symptômes, il faut accepter une certaine impuissance. Mais sur ce point il y a un gros travail d’éducation à mener. Aussi bien en direction des malades et des familles qui ne doivent pas faire pression sur les médecins pour une prescription potentiellement inappropriée, qu’en direction des étudiants en médecine qui se désintéressent souvent de la pharmacologie en formation initiale.
La science aussi a ses limites ! Par exemple il faut être conscient qu’aucun médicament n’a été évalué pour ses rapports bénéfices / risques à large échelle au-delà de 85 ans ! En gériatrie, nous sommes ainsi souvent confrontés à l’absence de recommandations scientifiques pour décider de soigner ou non un problème de santé. Quelle est la valeur normale de la pression artérielle d’un centenaire ? Quelle est la valeur normale du cholestérol total à 95 ans ? Nous manquons de données scientifiques pour les patients très âgés.»

Ces questions sont-elles traitées différemment en médecine de ville et à l’hôpital ?

«A l’hôpital, l’approche est globale et pluridisciplinaire, le médecin généraliste, lui, doit souvent décider seul. Il a l’avantage de bien connaître son patient pour personnaliser son traitement en fonction de son état physiologique. On ne prescrit pas de la même façon à quelqu’un qui est fragile, à quelqu’un qui a une maladie de mémoire ou un cancer évolué ou à un malade qui n’a pas de pathologies chroniques significatives.
Il est aussi important de mieux coordonner les prescriptions du gériatre à l’hôpital et celle du médecin traitant. On sait qu’après une hospitalisation, s’il y a eu des modifications argumentées de prescriptions concernant les pathologies chroniques pendant le séjour, elles ne sont pas forcément suivies quelques mois plus tard. Un compte-rendu détaillé des modifications thérapeutiques prises pendant l’hospitalisation associé à un contact téléphonique avec le médecin traitant permettrait sans doute un meilleur suivi des optimisations thérapeutiques.»

Quels sont les symptômes qui doivent alerter les malades d’un risque de iatrogénie (interaction entre plusieurs médicaments) ?

«L’évènement indésirable médicamenteux le plus fréquent est représenté par les complications hémorragiques, très souvent chez des personnes qui prennent des anticoagulants et/ou des antiagrégants. Il peut être également en rapport avec de l’automédication par des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) dont certains sont en vente libre, alors que le patient prend déjà un anticoagulant.
Autre évènement fréquent, c’est la déshydratation, dont le risque augmente en présence de certains médicaments comme les diurétiques. Les situations à risque sont connues, comme la fragilité, la présence de troubles des fonctions intellectuelles ou des événements extérieurs tels qu’une canicule, une épidémie de grippe, de gastro-entérite…
De telles situations demandent un suivi personnalisé et rapproché. Il faut savoir arrêter temporairement dans de telles situations certains médicaments, en étant très réactif, car la personne âgée n’a pas les moyens physiques (diminution des réserves physiologiques) de surmonter longtemps une déshydratation. D’autres signes doivent alerter et faire évoquer des évènements indésirables médicamenteux : une fatigue ou un essoufflement inhabituels, une grande pâleur, du sang dans les selles, mais aussi une confusion mentale, des chutes… »

Quelles sont les conséquences des prescriptions inappropriées ?

«Elles sont multiples. D’abord en termes de risques pour la santé, comme nous venons de l’expliquer pour les patients âgés. Mais aussi en termes sanitaires, par exemple quand on prescrit à tord des antibiotiques et que cela favorise l’antibiorésistance. Ou encore des conséquences économiques. Par exemple quand on refuse les médicaments génériques qui soignent aussi bien pour moins cher. Ou que l’on prescrit des médicaments en dehors de leur autorisation sur le marché (AMM), comme cela peut se voir pour une classe pharmacologique particulière comme les médicaments » anti-acides (pour l’estomac) qui s’appellent les inhibiteurs de la pompe à proton. Nous devons tous, médecins et patients, être solidaires, responsables et sensibilisés à ces questions de prescription pour assurer la pérennité du système de santé.»

Quels conseils donner aux professionnels de santé et aux patients pour éviter ces risques ?

«Les médecins de ville ne doivent pas vivre comme une remise en cause la ré-évalution de leur prescription par l’hôpital. Il est indispensable de réévaluer et hiérarchiser régulièrement toute prescription pour tenir compte de l’évolution de l’état physiologique du patient, de l’évolution des maladies chroniques en respectant toujours la liberté de choix du patient face à son traitement médicamenteux. Une éducation thérapeutique (explications du rapport bénéfices/ risques des molécules prescrites, proposition d’alternative non médicamenteuse dans certaines maladies chroniques, activité physique dans le diabète de type 2 par exemple).
Le pharmacien d’officine a aussi un rôle primordial à jouer dans l’explication des bénéfices attendus et des risques encourus avec les traitements prescrits par le médecin et dans l’optimisation de leur observance. La mise en place de consultations (téléconsultations ?) sur la prévention de la iatrogénie médicamenteuse chez la personne âgée pourrait être très bénéfique et renforcer le lien entre médecine de ville et hôpital.
Côté patients, il faut absolument éviter l’automédication, surtout si on est soigné pour plusieurs pathologies. Il faut écouter son médecin, lui poser des questions, comprendre son traitement. Il faut également faire progresser l’idée qu’un vieillissement réussi passe aussi par des solutions non médicamenteuses. En tant que gériatre, je suis un fervent partisan de la promotion de l’activité physique pour les personnes trop sédentaires, ou atteintes d’une maladie chronique notamment le cancer (tout particulièrement le cancer du sein) ou d’une maladie de la mémoire (maladie d’Alzheimer en particulier).
Il est urgent de changer d’attitude vis-à- vis du médicament et d’accepter qu’il ne puisse pas toujours tout soulager ou tout guérir. En faisant parfois passer la qualité de vie sur la quantité de vie…Enfin il ne faut pas oublier qu’aucun médicament ne guérit les angoisses et les tristesses existentielles. »